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De la violence

Le 31 Janvier 2015

 

De la violence en institution faite aux patients et aux soignants.

 

 

Ce jour-là, je me suis sentie « dépossédée ». Je pense : suis-je dans l'illusion de posséder quelque chose ici ? Non. Pas consciemment. Avais-je l'impression (débile) de faire partie de la machine « institution », de contribuer à son « bon » fonctionnement ? Non plus, sauf quand je m'égare...

Il y a longtemps que je me dis : " je suis là pour aider ces patients, s'ils en ont besoin, à travers le dispositif de Soin qui leur est proposé  dans le service d'Addictologie dans lequel je travaille."

Je suis infirmière. Soignante avant tout, je m 'efforce de l'être, en tous cas. Et avec le sourire ! 

Et cela bien avant de me faire « posséder » par l’institution... 

Parfois je prends le recul nécessaire, parfois non... parce que je suis plus fatiguée, parce que dans ma vie personnelle, j'ai des soucis, comme tout le monde ! 

Bref, parfois le vase déborde, la coupe est pleine, la goutte d'eau fait plouf, du trop.

Rentabilité, turn over, nombre de places disponibles dans l 'établissement, "combien de lits ? as-tu une place ?"  Ces mots  font partie de notre vocabulaire quotidien dans la Clinique psychiatrique dans laquelle je travaille. Les patients occupent des lits et nous nous occupons d'eux. 

C'est la règle d'or.

Ce jour-là, quand j'arrive à la Clinique, je sais qu'il va y avoir un moment compliqué.

Ce jour-là, le patient qui occupe le lit de la chambre 604 depuis 3 ans va apprendre en fin de matinée qu'à 14h00 il va être transféré dans un service de soins palliatifs.

Bien sûr, nous n'utiliserons pas ce terme. Ce patient est en phase terminale de son cancer. 

Il a été hospitalisé dans notre service pour son alcoolisme, et puis, il y a deux ans, nous avons appris ensemble qu'il avait un cancer, pour lequel il a été soigné mais qui a continué d'évoluer. 

Patrice a 59 ans , il n' a plus de domicile, sa maison c'est « chez nous ». Son état de santé s'est aggravé depuis quelques mois, il est pratiquement grabataire. Notre service n'est plus adapté pour lui et les soins dont il va avoir besoin, nous ne sommes pas équipés, nous ne sommes pas formés, nous ne savons pas accompagner quelqu'un vers la mort..., nous sommes au bout nous aussi de quelque chose.

L'équipe soignante a appris hier qu' il y avait (enfin!) une place disponible, un autre «lit » dans  le service de soins palliatifs d'un Hôpital voisin, où il sera, je l'espère, mieux pris en charge.

Et pourtant, ses repères sont ici, dans notre service ; son lit, sa chambre, son poste radio, ses sucreries dispersées dans la chambre, ses mégots de cigarette dans un gobelet en plastique posé près de la fenêtre, sa monnaie sur la table de nuit, le petit salon du service dans lequel il prend ses repas devant la télé en commentant les informations ... Il connaît les autres patients avec qui il a créé des liens et qui sont plutôt bienveillants à son égard, surtout depuis qu'il est sur un fauteuil roulant et qu'il se promène avec une perfusion... 

Il y a surtout son médecin psychiatre, et nous, les infirmières. 

Son fils et sa fille lui rendent visite plus régulièrement ces derniers temps. Nous connaissons son petit-fils de 3 ans, Justin, qui est en photo dans sa chambre.

Patrice, nous l'avons vu se dégrader physiquement depuis un an, se déformer même, au niveau du cou et d'un côté du visage, il a beaucoup maigri parce qu'il ne s'alimente plus beaucoup. 

Et puis les douleurs... partiellement calmées par les traitements. Il ne se plaint que rarement, il ironise parfois sur son état.

Nous l'avons porté psychiquement de longs mois et physiquement quand il n'a plus été capable de marcher.

Son départ, c'est un soulagement. Une souffrance aussi. 

Certaines de mes collègues auraient préféré qu'il s 'endorme ici d'un sommeil éternel... moi je préfère qu'il aille mourir ailleurs, c'est vrai.

Certaines d'entre nous  avons été débordées affectivement par cette situation. La distance thérapeutique à ce stade-là, c'est difficile.

Nous le tutoyons, nous lui ramenons des gâteaux, nous allons lui acheter du coca, nous le lavons, l'habillons, plaisantons avec lui, nous lui allumons même ses cigarettes ! Ses dernières cigarettes ?(...)

Ce jour-là avant d'entrer dans mon service, je passe voir la responsable de l'entretien et du nettoyage de la Clinique pour l'informer du départ du patient de la chambre 604, en début d'après-midi. 

Un « grand nettoyage » doit y être fait. ( Je pense : « Hygiène, 3 ans qu'il est là, la chambre est sale, le prochain patient arrivera peut-être dès ce soir, j 'espère pas... ») Elle en prend note, et me demande de ses nouvelles.

Je l'informe que le patient n 'est pas encore au courant qu'il part dès cet après-midi. Je lui demande de prévenir la personne qui viendra faire le ménage dans le service de ne pas faire de « gaffe ».  « C'est Léa, qui est fragile, je vais la préparer psychologiquement, me dit la responsable, c'est bien que tu me le dises à l'avance. »

(Ah bon ? Bon, tant mieux, je pense : au moins, on ménage les filles du ménage !)

Et je me rends dans mon service, prête à « attaquer » la journée, et à m'occuper avec deux autres collègues des 33 patients qui le peuplent.

Dans la matinée j'appelle la personne en charge des hospitalisations du jour pour la prévenir que la chambre 604 ne sera prête qu'en fin d'après-midi, en espérant au fond de moi qu'il n'y aura personne . Quelle naïveté, je me surprends encore...

J' attends toujours l'arrivée du médecin psychiatre chargé d'annoncer la nouvelle au patient, pour commencer à préparer ses affaires.

Je croise l'infirmière de coordination qui déplore, comme moi, que le patient apprenne aujourd’hui dans l'urgence qu'il part, alors que les dossiers pour la place (et les places sont rares) sont partis il y a plus d'un mois. Personne n'a pu lui dire avant.

Je lui glisse un : " j 'espère qu'on n’aura personne d'autre aujourd’hui ? à sa place." Laissé en suspens.

Et c'est enfin une remplaçante qui se présente dans le service, une jeune psychiatre qui apprend le matin-même, elle aussi, sa mission délicate, un peu offusquée de la situation. 

De toutes façons il est midi, il n'y a plus le choix, il faut lui dire. Et c'est moi, mal à l'aise et maladroite qui serai présente avec cette jeune psychiatre formidable dans la justesse de ses mots et sa douceur qui explique à Patrice qu'il nous quitte aujourd’hui. 

A moins que ce soit l'institution qui le quitte ? Je ne sais plus trop.

Je garde mon sang froid, alors qu'il bouillonne de colère et de peine.

Je n 'ai pas pleuré, j'ai « géré » le départ de Patrice, comme on dit, avec mes deux autres collègues.

L'une des deux a eu un cancer elle aussi, il y a deux ans, je me disais : « Mais comment fait-elle ? » Je voulais lui éviter cela, j’aurais voulu la protéger, mais elle a tenu à nous aider à préparer les affaires de Patrice. 

Lui ? Il a écouté l' annonce attentivement malgré sa fatigue, étonné, abasourdi. Il a bien essayé de différer son départ au lendemain mais c'était chose impossible. Calme, rassuré de savoir que ses enfants seraient sur place pour l'accueillir, il a demandé à poursuivre son repas devant la télé avec les autres patients, pour pouvoir leur dire au revoir.

Et nous aussi, nous lui avons dit au revoir, avec le sourire.

A 14h30 la porte de l'ascenseur s'est refermée sur lui et les brancardiers sont venus le chercher vers sa dernière demeure. Adieu Patrice !

Nous descendons à deux le reste de ses affaires au local prévu à cet effet,  sa fille viendra les chercher plus tard. Ouf !

Les « filles du ménage » arrivent avec leur machines et chariots pour le « grand nettoyage » de la chambre 604,  il y en a pour une heure.

15h00: le Bureau des Entrées appelle : « Vous avez une entrée (un patient) pour la chambre 604 ! »

Je m'insurge à l'intérieur :

« Quoi ? ! Déjà ? Et le temps que j 'avais demandé ? Le répit ? »

Non. Money is money. Définitivement. 

 

A 16h00 le nouveau patient de la chambre 604 prend la place de Patrice ; et je n 'ai pas envie d'écouter son histoire...

La personne qui a pris la décison de faire entrer ce patient aujourd’hui ne pouvait-elle pas attendre demain, faire une exception, pour une fois ? Pour nous, les infirmières ?

Et nous alors ? ! Qui nous a demandé, à nous, si nous allions bien avec cette histoire ?

J'aurais voulu, j'avais besoin d'un espace-temps, pour penser, pour en parler avec mes collègues, pour digérer, pour faire... un deuil ? Pas des jours, juste un après-midi...

Impossible !

Est-ce que quelqu'un trouve quelque chose de normal dans cette histoire ? Suis-je la seule personne indignée, sensible et poète de l'équipe ? Je ne le pense pas.

Je pense : quelle violence faite à ce patient ! quelle violence institutionnelle faite aux soignants ! ce non-respect de la souffrance d'autrui par la "marchandisation" de la santé mentale ! 

J'ai cette image en tête d'un collier de perles, et chaque patient serait une perle qu'on enfilerait comme ça, les unes après les autres, les uns remplaçant les autres, à l'infini. Un "Soin" dépourvu de sens, dépourvu d'humanité...

Ce soir, je suis en larmes lorsque je rentre chez moi, j'ai l'impression d'avoir été maltraitante et maltraitée. J'y ai pensé toute la nuit. Combien de temps vais-je encore supporter ça ?

L'écriture seule me permettra peut-être de digérer …