Blog de Joaquin RUIZ

1. janv., 2019

 

L'un des rares moments où l'orateur s'est énervé, et qui bizarrement ne figure pas dans le texte officiel diffusé par le site de l'Elysée :

 " J'ai vu ces derniers temps des choses impensables et entendu l'inacceptable...

Que certains prennent pour prétexte de parler au nom du peuple : mais lequel, d'où, comment ? Et n'étant en fait que les porte-voix d'une foule haineuse, s'en prennent aux élus, aux forces de l'ordre, aux journalistes, aux juifs, aux étrangers, aux homosexuels, c'est simplement la négation de la France."

 Le peuple n'existe donc pas. Seuls les 24% des électeurs qui ont voté pour lui existent et constituent à eux seuls le peuple souverain. Tous les autres ne sont qu'une foule de gueux qui n'a pas voix au chapitre, qu'il faut mater, matraquer, éborgner pour la faire taire.

Il a eu très peur, alors la haine le déborde à ce moment-là. Tout le monde l'a senti. C'est ça l'inacceptable.

Aux militaires il avait asséné "Je suis votre chef", aux gueux il assène "Je suis votre président", et il se trompe dans les deux cas. Quand on en est réduit à dire ça c'est qu'on a déjà perdu toute légitimité.

 

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1. janv., 2019

Pour répondre à celui qui ne sait toujours pas ce qu'est le peuple, et qui ne veut pas savoir, la dernière strophe du Chant des Canuts (Aristide Bruant, 1894) :

 

" Mais notre règne arrivera

Quand votre règne finira.

Nous tisserons le linceul du vieux monde

Et l'on entend déjà la révolte qui gronde.

C'est nous les canuts

Nous n'irons plus nus ! "

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3. déc., 2018

 

L’explosion du mécontentement actuel en France tient au fait qu’un homme élu Président avec 24 % des voix au premier tour peut verrouiller tout le système avec seulement 32 % des voix aux législatives lui donnant en fin de compte 314 élus sur 577 et donc une assemblée nationale à sa botte, qui vote tout ce qu’on lui dicte (puisqu’il n’y a aucun parti pour élaborer un programme) ou qui est court-circuitée par l’article 49•3 pour éviter tout débat. Un homme qui promet en campagne vouloir gouverner au-delà du clivage droite-gauche et qui, dès qu’il est élu par rejet du FN, s’empresse de mettre en place une politique de droite ultra-libérale avec cadeaux aux riches, taxes aux pauvres et asphyxie des services publics. 

Ce scandale institutionnel qui pousse les gens dans la rue tient avant tout à la Constitution de la V° République. De Gaulle se l’était taillée sur mesure pour pouvoir décider seul, appuyé sur un parti godillot, en faisant en sorte que le seul parti qui l’inquiétait à l’époque, le PCF, soit toujours éliminé ou réduit à la portion congrue par l’élection à deux tours. La Constitution de 1958 interdit la proportionnelle, le seul vote juste qui régit les Assemblées de la plupart des pays européens, ceci au nom de l’efficacité et de la suppression des tractations entre partis politiques pour la désignation du premier ministre ou du président et pour la définition de la ligne politique. En plus elle maintient un Sénat, élu par les seuls grands électeurs, chambre des notables par essence conservatrice, destinée à tempérer ou à bloquer les déviances éventuelles d’une Assemblée nationale potentiellement portée à la radicalisation et aux basculements de majorité.

De Gaulle est d’ailleurs tombé suite à un référendum où il voulait aller plus loin encore et transformer le Sénat en chambre des corporations, sur le modèle franquiste.

Cette constitution gaullienne qui asphyxie les partis concurrents a été précieusement conservée par tous ses successeurs (Pompidou, Giscard, Mitterrand, Chirac, Sarkozy, Hollande), trop heureux de pouvoir en bénéficier à leur tour. Entre-temps l’ennemi a certes changé : c’est devenu le FN et depuis peu aussi LFI. Mais l’essentiel n’a pas changé : il suffit qu’un candidat de droite arrive au second tour face à un de ces deux-là pour que la Constitution l’assure d’être élu. Et le tour est joué. 

Premier résultat : Macron s’est senti pousser des ailes ; avec une Assemblée dominée en sièges par LREM il allait pouvoir faire tout ce qu’il voulait. 

Dernier résultat : les opposants à cette politique clairement orientée à droite n’ont plus que la rue pour manifester leur désarroi et leur colère face au piège institutionnel et à la trahison des promesses de campagne. 

« On » espère qu’ils s’essouffleront. « On » tente de les amalgamer avec les casseurs qui viennent s’incruster dès qu’il y a une manifestation en France. « On » leur colle l’étiquette infamante de « populistes », alors qu’ils demandent juste une démocratie qui les entende et non pas une politique de classe qui fasse payer toujours les mêmes.

Les médias ont beau serrer les coudes et continuer leur sale boulot, cette crise aiguë confirme bien une chose : cette Constitution n’est plus adaptée ; elle a conduit le pays à la rébellion et à l’émeute ; elle est devenue incapable de réguler les conflits de classe parce que la majorité de la population, celle qui travaille et qui paie, n’est ni représentée ni entendue. L’urgence est de changer de Constitution. Face à l’élection du Président au suffrage universel direct (si elle était conservée) il faut instaurer une proportionnelle intégrale aux législatives pour que l’Assemblée nationale retrouve sa légitimité et puisse proposer, voter, rejeter ou amender réellement les lois, contrôler le Gouvernement, le censurer ou en changer. C’est l’Assemblée qui légifère, sur les propositions de lois du gouvernement ou d’elle-même. 

Et légitimer des référendums d’initiative populaire qui ne soient pas des plébiscites pour ou contre le Président sur une question suffisamment vague, mais de vraies consultations sur une question très précise et très concrète, et dont le résultat soit automatiquement respecté et fasse loi.

Tant que la Constitution de 1958 ne sera pas remplacée la grande majorité des citoyens n’adhérera plus au vieux système institutionnel qui fait de la France une exception déplorable en Europe.

Notre besoin urgent est celui d’une Assemblée constituante.

 

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21. nov., 2018

 

Les Gilets Jaunes, c’est, de l’aveu même des macroniens, une véritable jacquerie… à l’âge de l’internet : spontanée, imprévisible, incontrôlable, protéiforme, disséminée sur tout le territoire, sans organisation centralisée ni tête pensante, sans délégué représentatif ni liste sérieuse de revendications raisonnables. 

Or, cette forme de résistance est la création de Macron : il a dit très clairement vouloir passer par-dessus les corps intermédiaires, les syndicats, les partis, les assemblées locales, qui sont selon lui des forces conservatrices farouchement opposées au changement c’est-à-dire au progrès. Celui-ci est inéluctable puisque fondé sur le savoir économique qui ne relève pas d’un débat démocratique : « Je sais ce qu’il faut faire, dans quelle direction doit aller la société, et toute critique ne traduit que l’ignorance et la peur devant l’avancée inéluctable de l’Histoire. » Parce que Macron est philosophe : il a fait Science Po et en même temps maîtrise et DEA de philosophie à Nanterre sur Machiavel et Hegel, puis l’ENA et enfin, pour couronner le tout, la banque Rothschild.

Il aime bien parler tout seul devant la caméra, ou en feignant de répondre aux pseudo-questions d’un journaliste complaisant. Là il est à son affaire. Par contre quand de vraies personnes viennent l’interpeller, il est submergé par la peur et répond par le mépris, l’arrogance, le tutoiement et les accusations agressives : c’est l’autre qui est en tort, qui est un ignorant ou un fainéant, qui devrait se prendre en main et changer. S’il est dans la mouise c’est qu’il n’a pas su prendre les bonnes décisions, choisir les bonnes formations, trouver la bonne région, accepter de déménager, se débrouiller quoi. Il s’est contenté de toucher ses allocations et de profiter de ses deux ans de vacances (dixit Castaner).

Il donne ainsi des leçons aux chômeurs formés, aux ouvriers licenciés, aux étudiants diplômés. Quant aux étudiants contestataires ce ne sont que des fainéants qui ne veulent pas terminer leurs études et qui saccagent les locaux universitaires : il l’a encore dit récemment à un étudiant belge à Louvain, qu’il s’est empressé de tutoyer et d’insulter à son habitude.

Pour lui les Gilets Jaunes ne sont que des jacques : grossiers, vulgaires, alcooliques, racistes, homophobes, incultes, ignares, incapables de voir autre chose que leur intérêt immédiat, leur portefeuille, leur vieille bagnole diesel qui pollue, de vrais beaufs pour tout dire. D’ailleurs la plupart d’entre eux n’ont pas voté pour lui ou se sont abstenus : ils sont donc disqualifiés d’office. On appelait ça autrefois la racaille, la canaille, les gueux ou la plèbe, et on avait bien raison.

De nombreux analystes l’avaient pourtant averti : la situation devenait explosive et ça risquait de péter tôt ou tard. Mais il n’en croyait rien, enflé de suffisance, persuadé d’être investi du don de clairvoyance et de la mission de sauveur de la France et de l’Europe. Il assène qu’il n’y a que lui face à ce qu’il appelle le populisme, de droite ou de gauche, tout ce qui fait mine de résister au rouleau compresseur capitaliste.

Ce que n’avait pas prévu Macron c’est que la vague de dégagisme, sur laquelle il avait surfé pour tromper une majorité d’électeurs et accéder au pouvoir, est en train de revenir, d’enfler et va l’emporter à son tour, maintenant que les choses sont claires : les gens abusés se sont rendu compte qu’il a été placé là non pas pour faire une nouvelle politique mais pour conforter, faciliter et amplifier le mouvement de concentration du capital financier, d’augmentation des profits et de paupérisation de la masse. Comme Bolsonaro au Brésil, porté par les financiers qui veulent remettre leur ordre pour reconstituer leurs profits.

Il se trouve malheureusement qu’en France en 2018 la poudre aux yeux ne fonctionne plus et que les gens voient bien vers quoi nous sommes en marche.

Et ils sont en train de le crier à leur façon : « Ça suffit ! Basta ya ! »

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11. nov., 2018

 

 

J’imagine la hargne du caporal Adolf Hitler, humilié après avoir été célébré en héros. Après le camouflet du refus de sa candidature par l’Ecole des Beaux-Arts il avait été condamné à devenir peintre de cartes postales pour survivre, puis réduit à l’état de SDF. Il avait enfin trouvé sous l’uniforme une reconnaissance et un statut : et, après les blessures, les décorations et la défaite, il avait découvert dans les cafés de Munich ses talents d’orateur meneur de foules. Pour la revanche, contre l’humiliation, les sociaux-démocrates, les Juifs, les bolcheviks et tous les autres. Son avenir était tout tracé.

 

J’imagine la duplicité du professeur Martin Heidegger. Réformé en 1914 pour raisons de santé, il est quand même mobilisé en 1917 dans les services météorologiques et envoyé à Verdun. Il n’est pas blessé et poursuit sa carrière universitaire dès 1919. L’Allemagne vaincue et humiliée, ruinée et affamée, sécrète le nazisme. En 1933 il adhère au NSDAP et est nommé recteur de l’Université de Fribourg-en-Brisgau trois mois après l’accession de Hitler au poste de chancelier. Il fait le sale boulot en uniforme mais étrangement démissionne un an après tout en restant membre du parti nazi jusqu’en 1945. Interdit d’enseignement jusqu’en 1951 il scinde dès lors son écriture en deux compartiments étanches : une partie publique, très ésotérique et masquée, qu’il a propagée en France jusque dans ses séminaires en Vaucluse (au Thor où il était invité par René Char et Jean Beaufret), et une partie secrète qu’il écrivait dans ses carnets noirs dont il avait interdit la publication avant sa mort. Ces carnets sont aujourd’hui publiés et nous dévoilent enfin le vrai visage caché derrière cette philosophie alambiquée qui prenait soin de ne jamais prononcer les mots tabous : racisme, antisémitisme, militarisme, expansionnisme…

 

J’imagine le soldat Ludwig Wittgenstein, écrivant dans une tranchée, sur un petit carnet, entre deux bombardements, le livre qui allait devenir le plus important ouvrage de philosophie du XX° siècle, le Tractatus logico-philosophicus. Contre tous les dogmatismes religieux ou politiques, contre les affirmations métaphysiques, morales ou esthétiques, il rappelle chacun de nous à l’exigence de ce que nous sommes en droit de dire, scientifiquement et rationnellement. Il se termine par cette assertion : « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire. »

 

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